(Intervention au Forum Les esbroufes de la HAS, Paris mars 2026)
J’apporterai un regard sur l’actualité de ce Forum depuis le pays voisin, l’Espagne, où la psychanalyse d’orientation lacanienne a connu, après la longue nuit du franquisme, une présence grâce au travail persistant du Champ freudien, et toujours avec les collègues de l’École de la Cause freudienne à l’avant-garde.
Signalons d’abord que les recommandations absurdes et autoritaires de la HAS sur la psychanalyse n’ont trouvé, pour le moment, aucun écho dans les instances juridiques et sanitaires espagnoles. Il n’est toutefois pas à exclure, en tenant compte des effets produits par le débat qui a eu lieu en 2014 à propos du traitement de l’autisme. Et cela par un effet de contagion imitative qui a souvent marqué la pensée hispanique, du courant le plus progressiste au plus réactionnaire.
Signalons également que, contrairement à la France ou à l’Argentine, il n’y a jamais eu en Espagne une véritable implantation institutionnelle de la psychanalyse, que ce soit comme discours ou comme praxis, ni à l’Université ni dans les hôpitaux ou les dispositifs de santé publique. Ainsi, la pratique de la psychanalyse s’est développée essentiellement dans le cadre privé, même si un bon nombre de praticiens des réseaux publics de santé mentale s’orientent de diverses manières par son expérience et par son discours.
L’Espagne fut en effet déconnectée de l’Europe au moment de la plus grande extension du mouvement psychanalytique, ce qui contribua sans doute à une certaine indifférence des instances politiques et sanitaires pour en réguler la pratique.
On sait que les autorités sanitaires du franquisme, dans les années cinquante, consultèrent le Vatican sur la validité de la psychanalyse et sur sa compatibilité avec la morale du national-catholicisme. Le Vatican répondit : Carl Gustav Jung, oui ; Sigmund Freud, en aucune manière. Après la dite « transition démocratique » espagnole, la psychiatrie la plus biologisante et le neuro-cognitivisme occupèrent rapidement la place dominante aussi bien à l’Université que dans les institutions du réseau public de santé mentale.
Furent ainsi effacés de la mémoire historique des moments pourtant décisifs, comme celui que représenta la figure du jeune psychiatre catalan Francesc Tosquelles, plus connu en France pour son lien avec Jacques Lacan et pour avoir contribué de manière déterminante à ce que l’on a appelé la psychothérapie institutionnelle.
Nous avons appris récemment, non sans surprise, que Tosquelles avait introduit, juste avant la guerre civile espagnole de 1936, la lecture de la thèse de Jacques Lacan sur la psychose paranoïaque dans le programme de formation des psychiatres et des infirmiers — religieuses comprises — de l’Institut Pere Mata de Reus, l’un des hôpitaux psychiatriques les plus importants de l’époque en Espagne. La reproduction de la thèse de Lacan servit ainsi au traitement institutionnel de la folie dans l’Espagne pré-franquiste. La dictature balaya très rapidement toute possibilité de poursuivre cette voie.
Pourquoi évoquer aujourd’hui l’ombre sinistre de la dictature franquiste à propos de la lutte actuelle de la psychanalyse contre les politiques autoritaires qui menacent de l’effacer de la carte européenne ? Comment est-il possible, nous demandons-nous certains depuis l’extérieur de la France, que ce soit précisément là que se produise cette attaque contre la psychanalyse ?
Vous l’aurez deviné. Malgré les différences formelles de l’opération, nous y entendons un même esprit de régression vers une pensée pré-freudienne qui ne s’impose plus au nom de la religion mais d’un scientisme trouvant dans le signifiant « neuro » la raison de sa nouvelle croisade hygiéniste.
Sans doute cet esprit est-il aujourd’hui plus subtil dans ses formes, mais cela ne nous empêche pas d’y reconnaître une même servitude aux dieux obscurs lorsqu’une pensée démocratique perd sa référence au sujet de l’expérience freudienne.
Et cela ne devrait pas nous étonner. Cela arriva aux psychanalystes eux-mêmes à l’époque où Lacan dut mettre sur la table un terme qui nous paraît aujourd’hui particulièrement opportun pour désigner cette position : celui du confort intellectuel.
Vous trouverez cette référence à la fin de son texte de 1956, « La chose freudienne », lorsqu’il signalait la pente sur laquelle glissaient les analystes en suivant les demandes de leur époque. Une référence qui me paraît tout à fait actuelle pour répondre aux nouveaux managers des âmes contemporaines :
« […] comment ne pas de là glisser à devenir les managers des âmes dans un contexte social qui en requiert l'office ? Le plus corrupteur des conforts est le confort intellectuel, comme la pire corruption est celle du meilleur. » [1]
Barcelone, mars 2026
Cap comentari:
Publica un comentari a l'entrada