19 de juliol 2008

L’objet « sans-papiers »












C’est le terme que j’ai trouvé pour répondre à la question sur le statut actuel de l’immigré*. On constate de plus en plus un déplacement dans les termes de la langue des journaux, des politiciens et de l’opinion publique. Ce qui était désigné d’habitude comme l’immigré reçoit maintenant ce nom, dépouillé d’attributs, plutôt vide d’identité, une sorte de nom sans nom, celui du “sans-papiers”. Dans ce déplacement de discours – qui est, en fait, le vrai déplacement de l’immigré au-delà du géographique - le sujet immigré devient ainsi un objet sans attributs, un objet auquel on lui demande de s’identifier.
Ce déplacement a pour nous la valeur d’un signe, d’un symptôme qui fait ces jours-ci la division de l’Europe, un nouveau signe de cette ségrégation annoncée jadis par Jacques Lacan dans ce paragraphe si souvent cité de sa « Proposition... » de 1967 : « Notre avenir de marchés communs trouvera sa balance d’une extension de plus en plus dure des procès de ségrégation » (1).
Il faut repérer d’abord ce déplacement dans l’histoire. Cet interlocuteur de Freud que fût Stefan Zweig, dans son livre intitulé « Le monde d’hier. Mémoires d’un Européen » pouvait constater les premiers indices de ce virage lorsqu’il était allée comme touriste aux États Unis, avant 1914, et il avait voulu faire volontairement l’expérience de l’immigré. Sa surprise avait été de trouver, dans le bref délai de deux jours, un bon nombre de possibilités de travail et de formes de vie, une insertion facile dans le monde et le discours de l’Autre, d’un Autre qui existait bel et bien: « personne – écrit-il - m’avait demandé ni ma nationalité ni ma religion ni mon origine, alors que j’avais voyagé sans passeport, ce qui est inimaginable dans notre monde actuel - Zweig écrivait ces paragraphes à l’aube des années quarante – un monde d’empreintes digitales, de visa et de rapports policiers » (2) . Ce ne sera qu’au commencement du XXIème siècle que ce mécanisme de control sera porté à la limite dans le monde d’aujourd’hui et dont les aéroports sont la métaphore d’un non lieu permanent, d’une non place globalisée où l’on doit toujours faire preuve de ne pas être un sans-papiers.
C’est donc la création d’un nouvel objet, l’objet sans-papiers, que les lois récemment adoptées par les gouvernements européens ont prévu d’isoler dans la période de 18 mois dans un statut de non-lieu, sans représentation civile ou légale, dans un espace d’exclusion interne qui ne va pas sans toute une sorte de paradoxes.
Prenons par exemple les déclarations du récemment nommé ministre de Travail et d’Immigration en Espagne, Celestino Corbacho, au moment de prendre en main les nouvelles politiques d’intégration, de plus en plus dures : (« En este país todos los inmigrantes que sean necesarios y uno más. Pero todos con contrato de trabajo. Eso debe ser incuestionale ») « Dans ce pays on aura tous les immigrés qui soient nécessaires, et même plus un. Mais tous avec un contrat de travail, ce qui doit rester hors question ». À ce contrat de travail, on sait qu’il faut ajouter maintenant le nommé « contrat d’intégration » qui est le signifiant maître de cette opération. Mais ce qu’il faut souligner dans cette phrase c’est la fonction de ce « plus un » dans lequel nous, psychanalystes orientés par l’enseignement de Jacques Lacan, apprenons à repérer l’inconsistance de l’Autre ou, si vous voulez, de cet Autre qui n’existe pas. C’est ce plus un, comme une « infinitude latente » au dire de Lacan, qui tout d’un coup peut virer vers le « un en plus », l’un en plus qu’il faut éjecter et qui incarne l’impossibilité de représenter, d’intégrer, la jouissance de l’Autre, jamais homogène au fantasme globalisant du sujet. La jouissance de l’Autre est justement sans représentation possible, elle est, si l’on peut dire ainsi, toujours « sans papiers ».
L’objet « sans-papiers » fait présent ainsi l’inconsistance même de la loi quand elle veut régler l’intégration de la jouissance de l’Autre dans une fonction qui se veut « pour tous ». Le nouvel objet « sans papiers » incarne alors ce qui ne peut pas être reconnu comme un sujet de droit, il nous présente et nous anticipe le destin d’objet non recyclable qui touche, un par un, le plus intime du sujet post-humain contemporain.


* Extrait de l'intervention dans la Conversation du Cercle Uforca sur "Situations subjectives de déprise sociale", Paris 29 juin 2008.
1. Jacques Lacan, “Proposition sur le psychanalyste de l’École”, dans Autres Écrits, du Seuil, Paris 2000, p. 257.
2. Stefan Zweig, El mundo de ayer. Memorias de un europeo. El Acantilado, Barceona 2002, p. 245. (La traduction au français est notre).

2 comentaris:

Jose Hernández ha dit...

Descobreixo amb molt d'interès el teu blog, que afegiré inmediatament a la llista de les meves lectures cibernètiques. Salutacions.

Miquel A. Bassols i Puig ha dit...

Gràcies per la lectura, forma part de l'escriptura...