11 de maig 2015

Incidences cliniques de la crise financière













Nous venons de constater dans la séquence précédente quelques incidences cliniques de la crise économique, avec des vignettes qui nous ont montré les conjonctures subjectives de ces incidences*.
Dans la perspective des nouvelles formes du discours capitaliste la crise et son déroulement se réduisent en fait à une gestion de la perte et de la dette, une perte de jouissance qui est toujours comptée quelque part comme une dette et, donc, comme un gain de jouissance de l’Autre côté. Ce qui suppose qu’il existe à cette place de l’Autre,  toujours « quelque part », une comptabilisation de la dette et de la jouissance.  De même, cela suppose, qu’il doit y avoir quelque part une sorte d’appareil compteur général des transferts et des fluctuations de la libido, de la jouissance des biens, et qu’il doit y avoir aussi « quelque part » un Grand Maître qui est là pour gérer tous ces mouvements.
Dans son Séminaire sur « L’éthique de la psychanalyse », Jacques Lacan avait trouvé un bel exemple de cette fonction du Grand Maître, toujours phantasmatique, dont se nourrit le « service des biens », pour reprendre les mêmes expressions qu’il utilise à cette époque.
Il s’agit d’une séquence du film de Jules Dassin, « Never on Sunday », Jamais le dimanche, (Ποτέ την Κυριακή en grec).
Le personnage, joué par Jules Dassin lui-même, est un naïf américain qui a comme mission la rééducation d’une aimable fille publique, jouée par l’inoubliable Melina Merkouri. Voici comment Lacan racontait cette séquence : « [Ce personnage] qui nous y est présenté comme merveilleusement lié à l’immédiateté de ses sentiments prétendus primitifs, dans un petit bar du Pirée [à Athènes], se met à casser la gueule à ceux qui l’entourent pour ne pas avoir parlé convenablement, c’est-à-dire selon ses normes morales. A d’autres moments, il prend un verre pour marquer l’excès de son enthousiasme et de sa satisfaction, et le fracasse sur le sol. Chaque fois qu’un de ces fracas se produit, nous voyons s’agiter frénétiquement la caisse enregistreuse. »[1]

Voici la séquence du film:

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Lacan avait trouvé cette scène de la caisse enregistreuse très belle, avec son bruit répété par le signal de la clochette au moment de comptabiliser le prix de la satisfaction du sujet. Il l’avait trouvée très belle « et même géniale » —il précise— pour repérer la structure de ce dont il s’agit dans le rapport du sujet à la jouissance et à la faute, au désir et à la culpabilité.
Cette caisse enregistreuse qui ne cesse de comptabiliser la jouissance « c’est la supposition que tout ce qui se passe de réel est comptabilisé quelque part. »  Elle a un rapport étroit avec l’instance morale du surmoi, avec l’impératif de jouissance qui hante le sujet de notre temps, et même avec  certaines situations de crise. La caisse enregistreuse, comptabilisant la jouissance à la place de l’Autre, peut tout calculer, peut tout compter,  à l’exception de ce plus de jouir que le personnage de Never on sunday fait présent avec son excès de satisfaction, bien réel, un plus de jouir qui fait tache dans la scène des pêcheurs du petit bar du Pirée.
Quand ce plus de jouir apparaît, la crise se déclenche, la crise du sujet américain qui tombe dans sa dérision, mais aussi la crise de tout le système moral où s’est fondé la comptabilisation de la jouissance dans ce petit bar du Pirée, la jouissance sexuelle qui est au centre de l’argument du film comprise. On pourrait même dire que cette séquence dit quelque chose de la structure de la crise actuelle. Il suffit que quelqu’un la nomme comme telle, comme un cri d’alarme, pour qu’elle se déclenche effectivement.

La crise devient ici l’un des noms, inscrit à la place de cet Autre qui est la caisse enregistreuse universelle, de ce qui est une perte de jouissance, une perte irréparable qui ne peut arriver à être comptabilisée par l’Autre dans ce « quelque part » supposé. Elle ne peut être comptabilisée comme un gain, comme un plus de jouir, comme une plus-value pour le dire avec le terme de Marx.
La crise se déclenche au moment où le symbolique de la comptabilité ne peut rendre compte d’une satisfaction réelle.
En reprenant une indication de Guy Briole lors d’une récente intervention à Barcelone au sujet de la crise, je dirais que la crise comme un nom du trauma, est «une crise du symbolique, une manifestation du réel, une fissure dans l’imaginaire ». Du côté du réel il n’y a pas, en fait, de crise possible.
Ajoutons que l’expérience de la crise montre ici deux versants : un versant signifiant qui répond à la machine plus ou moins complexe de la caisse enregistreuse, et un versant libidinal qui est une fracture, un échec de ce principe du plaisir que Freud avait repéré comme le principe économique du fonctionnement de l’appareil psychique.
Sur le versant signifiant, nous sommes dans un moment qui pourrait paraître homologue à la grande crise économique, le grand crash de 1929, qui avait commencé comme une crise boursière à New York et qui avait marqué le début de la Grande Dépression pour le monde entier (tout le monde). Les effets de la panique générale suivant cette grande crise s’étaient poursuivis jusqu’à la deuxième Guerre. L’ensemble de ces conséquences  n’avait en fait trouvé sa fin qu’avec un accord final, une sorte de point de capiton qui avait fait exister un Autre de la garantie, les accords nommés comme « les accords de Bretton Woods », débattus et signés en 1944 par 44 nations alliées, les accords économiques ayant dessiné les grandes lignes d’un nouveau système financier et monétaire international, un ordre fondé en fait sur une confiance dans les lois internes des marchés.
Ces accords ont fonctionné comme un point de capiton dans l’expérience générale de la crise déclenchée en 1929 et nourrie après la Guerre, ils ont fonctionné comme le point de capiton qui donne une signification au non sens des pertes et aux dégâts antérieurs, à la gestion de la dette comme un nouvel objet financier ; ils ont fait exister un Autre de la signification et un Autre de la garantie, la garantie que cela ne se répètera pas. Bref, ces accords ont fonctionné comme ce que nous connaissons dans la clinique comme un Nom du Père. Un Nom du Père, cela aide quelque fois à sortir de la crise, même à donner à l’expérience traumatique le sens d’une crise, donc, un sens pour sortir de ses effets dévastateurs.
Donc, les accords de Breton Woods ont donné le sentiment, vers la moitié de XXe siècle, qu’on avait un point de repère pour ce sujet déboussolé par la crise. C’était un semblant, mais c’était un semblant très efficace pour réinsuffler une signification à la dite crise.
Disons toute suite quelle est la différence de structure entre cette crise et celle que nous abordons maintenant, au XXIe siècle. C’est justement que le semblant du Nom-du Père n’est plus là pour remplir sa fonction. Pas de Bretton Woods cette fois, à une époque ou la pluralisation des noms du père signe le déclin de l’Autre, cet Autre dont nous étudions dans la clinique la non existence sous des formes diverses.
Dans un système sans un Nom du Père unique il n’y a pas, en fait, de crise. Il n’y a qu’une redistribution de la jouissance des biens, soit au nom d’une tradition de gestion économique et financière selon ce que nous avons vu comme l’ancien principe des marchés (le principe du plaisir), soit au nom du discours juridique dont l’essence est, comme Lacan l’avait déjà signalé dans son Séminaire « Encore », « répartir, distribuer, rétribuer ce qu’il en est de la jouissance »[2]
Donc, quand le Nom du Père fait défaut dans sa fonction globalisante de faire exister un Autre de la garantie, nous avons ces deux autres semblants qui se proposent aujourd’hui pour en prendre la relève: le discours du droit pour ordonner une justice distributive de la jouissance, et le discours de la tradition sous ses formes diverses, nationales ou même dans l’esprit plus humaniste. Justice distributive et tradition, voici justement les deux semblants dont, — comme Jacques-Alain Miller l’avait souligné dans une intervention lors d’une soirée de l’AMP, en janvier dernier, dédiée à la crise déclenché par les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher —, les deux semblants dont il faut se dépêtrer dans une politique du symptôme orientée par l’enseignement de Jacques Lacan.

Dans le versant libidinal, toute crise traumatique est un échec du principe du plaisir, et même cette crise des marchés dont on nous fait croire qu’elle était aussi comptabilisée « quelque part », dans la caisse enregistreuse de l’Autre. Dans ce sens, l’échec du principe des marchés s’est démontré aussi structural que l’échec du principe du plaisir freudien.
Se fier au principe des marchés dans ses fluctuations et ses mouvements, en croyant qu’ils tendent toujours à un équilibre par eux mêmes, à une homéostase qui devrait corriger ses excès et ses turbulences. Voilà le principe qui a régi une certaine politique économique jusqu’au moment de la crise.
La conception qui prônait cet équilibre homéostatique des marchés comme principe régulateur de l’économie a été contredit de façon radicale par une crise aussi globale que les effets de cette économie. On découvre tout d’un coup que ce n’était pas la loi du marché ce qui était le principe régulateur — même si ça semblait être le cas au prix de fortes turbulences — de l’économie libidinale globale. Non, ce n’était pas la loi de l’offre et de la demande qui donnait sa valeur d’échange et sa valeur de jouissance aux choses du monde.
Il y avait une variable qui n’avait pas été considérée par les précises analyses économétriques comme la plus importante dans ce système : la confidence, la confiance en l’Autre qui devait garantir cette régulation comme une condition nécessaire de cette réalité, comme le point d’appui qui la soutenait en rien d’autre que la supposition d’un savoir de l’Autre.

La variable du sujet — le sujet de la jouissance, dirons-nous suivant l’enseignement de Lacan — était la pièce fondamentale de la machine, elle était là comme le ressort qui la maintenait en fonctionnement et comme la cause de tout son intérêt. Et elle se révèle maintenant comme son vrai sabotage interne. Ce sujet, il était là, lui-même sans le savoir, divisé dans son conflit par l’objet libidinal qui se cachait sous les voiles du sujet-supposé-savoir.
Le « principe du marché » comme « principe du plaisir » se maintient comme le principe de jouir le moins possible mais il entre en franche contradiction avec la loi du surmoi qui impose toujours une jouissance, toujours un peu plus.
Ici, la caisse enregistreuse entre dans un conflit impossible à résoudre et à comptabiliser, elle rencontre son sabotage interne.


Enfin, pouvons nous demander, quel est donc le rapport de la psychanalyse à la crise? Au dire de Lacan, dans un entretien fait par Emilio Granzotto en 1974 publié dans Le Magazine Littéraire, il ne peut y avoir de crise dans la psychanalyse, dans la mesure où elle « n’a pas tout à fait trouvé ses propres limites, pas encore ».  On en est encore là. À l’envers du discours du maître, le psychanalyste doit savoir que « le réel prendra l’avantage, comme toujours » —ajoutait Lacan—, même là où la science, croit mesurer et contrôler ce réel avec sa propre caisse enregistreuse.
Donc, face à cette avancée du réel, il y aura toujours crise du côté du symbolique, comme il y aura toujours un échec du principe du plaisir et des marchés pour traiter les modes de jouissance du sujet de notre temps. Et c’est aussi dans cet échec, dans cette forme d’échec réussi du principe du plaisir, pour ainsi dire, que nous désignons comme le symptôme, que la psychanalyse aura toujours son opportunité. Elle aura sa chance si elle sait faire de l’échec du symptôme une bonne façon de rater avec le réel.



* Intervention en séance plénière dans le Congrès de la New Lacaniana School (NLS) à Genève, le 9 Mai 2015, sur "Moments de crise".




[1] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 365.
[2] Jacques Lacan, Le Séminaire XX, “Encore”, Du Seuil, Paris 1975, p. 10.