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14 d’octubre 2008

L’échec du principe du marché …ou “Nobody’s perfect”







La conception qui prônait l’équilibre homéostatique des marchés comme principe régulateur de l’économie a été contredit de façon radicale par une crise aussi globale que les effets de cette économie. On découvre tout d’un coup que ce n’était pas la loi du marché ce qui était le principe régulateur, même s’il semblait au prix de fortes turbulences, de l’économie libidinale globale. Non, ce n’était pas la loi de l’offre et de la demande ce qui donnait sa valeur d’échange et sa valeur de jouissance aux choses du monde. Il y avait une variable qui n’avait pas été considérée par les précis analyses économétriques comme la plus importante dans ce système : la confidence, la confiance en l’Autre qui devait garantir cette régulation comme une condition nécessaire de cette réalité, comme le point d’appui qui la soutenait en rien d’autre que la supposition d’un savoir de l’Autre. Jacques-Alain Miller l’avait signalé de façon très opportune (voir l’entretien publié en Octobre 2008 dans Marianne) en repérant ce point d’appui de la grande machine économique globale dans ce vide actif occupé par la fonction désignée comme le « sujet-supposé-savoir ». C’est ce que la psychanalyse nous apprend dans l’expérience du transfert. Le monde découvre alors, non sans une certaine désillusion, que ce sujet-supposé-savoir était en fait dans le principe de l’énorme pouvoir des transferts… bancaires. Une fois enlevé ce principe actif de la confidence, l’édifice s’écroule dans un vertige paralysant. Les bancs eux-mêmes cessent alors de se supposer entre eux ce pouvoir de transfert et les gouvernements ont du faire le possible pour restaurer une confiance dans l’autre comme sujet-supposé-savoir, en garantissant ainsi son précaire semblant de solidité. En effet, il suffisait quelqu’un en faisant un petit signe d’alarme du fait que l’Autre ne savait pas tout ce qu’on supposait qu’il savait - mais qu’est-ce qui vaut en fin ce que j’ai ? – et la panique s’étend comme une trainé de poudre.

Et qu’est-ce qu’on suppose donc que l’Autre sait ? Les critiques les pires se sont adressés alors vers Alan Greenspan, le fameux ex président de la Fed (Federal Reserve System) qui avait affirmé la valeur absolue du principe du marché. Alan Greenspan a été surnommé « L’Oracle » par son pouvoir transférentiel sur le gouvernement américain et sur les agents du marché. « Il avait une façon de parler qui te faisait croire qu’il savait exactement de quoi il parlait en tout moment », disait un sénateur démocrate. Face aux premiers indices du déchainement de la crise, l ‘Oracle du transfert se maintenait quad même ferme dans sa certitude tout en affirmant : « La gestion du risque ne peut pas toujours arriver à la perfection (…) Les mauvais ont été les banquiers, dont l’intérêt individuel avait été jadis pour moi un point indiscutable ». L’argument a tout son intérêt : la machine et la loi du marché qui la gouvernait étaient bons, le mal est dans les sujets qui l’ont corrompue tout en abusant de la confiance. On le sait déjà, nobody’s perfect. La ressemblance d’Alan Greenspan avec l’ineffable millionnaire nommé Osgood Fielding dans le film Some Like It Hot (Certains l’aiment chaud) de Billy Wilder est plus que physique. Tous les deux mettent le point final dans la trame incroyable avec la même phrase : il n’y a personne qui soit parfait. Osgood Fielding acquiesçait ainsi à l’aveu de son partenaire de n’être pas une femme comme il le croyait, tandis qu’il continuait à mener son canot vers une lune de miel incertaine. Alan Greenspan argumenta de la même façon la marge de risque dans laquelle il prenait ses décisions. Et il avait bien raison, seul que la variable du sujet – le sujet de la jouissance, dirons-nous suivant l’enseignement de Lacan – était la pièce fondamentale de la machine, elle était là comme le ressort qui la maintenait en fonctionnement et comme la cause de tout son intérêt. Et elle se révèle maintenant comme son vrai sabotage interne. Ce sujet, il était là, lui-même sans le savoir, divisé dans son conflit entre l’objet libidinal qui se cachait sous les voiles du sujet-supposé-savoir.

Cet objet libidinal est le vrai ressort du marché tel que Freud l’avait découvert comme la cause de l’échec du nommé « principe du plaisir » de l’appareil psychique. Si Jacques Lacan l’avait formalisé comme l’objet a c’était pour le repérer comme le plus de jouir qui git dans toute plus value du marché comme l’objet fantasmatique le plus intime de chaque sujet. Le principe du marche se proposait, en réalité, comme le meilleur principe régulateur de l’objet libidinal, comme la loi qui pourrait distribuer d’une façon en fin la plus équilibré les bien de consommation. Au delà du principe homéostatique, cet objet libidinal se révèle maintenant comme un reste, comme un pur déchet qui inonde avec son non sens l’échec du principe du marche.

On ne devrait pas mépriser le solde final si on l’interprète comme il convient, avec la question que l’objet cause du désir renvoi au sujet une fois chu le sujet-supposé-savoir. C’est la question sur la vérité de sin désir qui peut être énoncé ainsi : et qu’est-ce que tu voulais de moi sans le savoir ?

Disons pour conclure que la comparaison ente le « principe du marché » er le « principe du plaisir » comme des médecines prescrites pour guérir le symptôme pourrait être menée encore plus loin. Ce sont des promesses de jouissance qui nourrissent la cause du symptôme. Mais la loi du marché se nourrit justement de sa propre consommation, elle se consomme dans cette consommation même…

19 de juliol 2008

L’objet « sans-papiers »












C’est le terme que j’ai trouvé pour répondre à la question sur le statut actuel de l’immigré*. On constate de plus en plus un déplacement dans les termes de la langue des journaux, des politiciens et de l’opinion publique. Ce qui était désigné d’habitude comme l’immigré reçoit maintenant ce nom, dépouillé d’attributs, plutôt vide d’identité, une sorte de nom sans nom, celui du “sans-papiers”. Dans ce déplacement de discours – qui est, en fait, le vrai déplacement de l’immigré au-delà du géographique - le sujet immigré devient ainsi un objet sans attributs, un objet auquel on lui demande de s’identifier.
Ce déplacement a pour nous la valeur d’un signe, d’un symptôme qui fait ces jours-ci la division de l’Europe, un nouveau signe de cette ségrégation annoncée jadis par Jacques Lacan dans ce paragraphe si souvent cité de sa « Proposition... » de 1967 : « Notre avenir de marchés communs trouvera sa balance d’une extension de plus en plus dure des procès de ségrégation » (1).
Il faut repérer d’abord ce déplacement dans l’histoire. Cet interlocuteur de Freud que fût Stefan Zweig, dans son livre intitulé « Le monde d’hier. Mémoires d’un Européen » pouvait constater les premiers indices de ce virage lorsqu’il était allée comme touriste aux États Unis, avant 1914, et il avait voulu faire volontairement l’expérience de l’immigré. Sa surprise avait été de trouver, dans le bref délai de deux jours, un bon nombre de possibilités de travail et de formes de vie, une insertion facile dans le monde et le discours de l’Autre, d’un Autre qui existait bel et bien: « personne – écrit-il - m’avait demandé ni ma nationalité ni ma religion ni mon origine, alors que j’avais voyagé sans passeport, ce qui est inimaginable dans notre monde actuel - Zweig écrivait ces paragraphes à l’aube des années quarante – un monde d’empreintes digitales, de visa et de rapports policiers » (2) . Ce ne sera qu’au commencement du XXIème siècle que ce mécanisme de control sera porté à la limite dans le monde d’aujourd’hui et dont les aéroports sont la métaphore d’un non lieu permanent, d’une non place globalisée où l’on doit toujours faire preuve de ne pas être un sans-papiers.
C’est donc la création d’un nouvel objet, l’objet sans-papiers, que les lois récemment adoptées par les gouvernements européens ont prévu d’isoler dans la période de 18 mois dans un statut de non-lieu, sans représentation civile ou légale, dans un espace d’exclusion interne qui ne va pas sans toute une sorte de paradoxes.
Prenons par exemple les déclarations du récemment nommé ministre de Travail et d’Immigration en Espagne, Celestino Corbacho, au moment de prendre en main les nouvelles politiques d’intégration, de plus en plus dures : (« En este país todos los inmigrantes que sean necesarios y uno más. Pero todos con contrato de trabajo. Eso debe ser incuestionale ») « Dans ce pays on aura tous les immigrés qui soient nécessaires, et même plus un. Mais tous avec un contrat de travail, ce qui doit rester hors question ». À ce contrat de travail, on sait qu’il faut ajouter maintenant le nommé « contrat d’intégration » qui est le signifiant maître de cette opération. Mais ce qu’il faut souligner dans cette phrase c’est la fonction de ce « plus un » dans lequel nous, psychanalystes orientés par l’enseignement de Jacques Lacan, apprenons à repérer l’inconsistance de l’Autre ou, si vous voulez, de cet Autre qui n’existe pas. C’est ce plus un, comme une « infinitude latente » au dire de Lacan, qui tout d’un coup peut virer vers le « un en plus », l’un en plus qu’il faut éjecter et qui incarne l’impossibilité de représenter, d’intégrer, la jouissance de l’Autre, jamais homogène au fantasme globalisant du sujet. La jouissance de l’Autre est justement sans représentation possible, elle est, si l’on peut dire ainsi, toujours « sans papiers ».
L’objet « sans-papiers » fait présent ainsi l’inconsistance même de la loi quand elle veut régler l’intégration de la jouissance de l’Autre dans une fonction qui se veut « pour tous ». Le nouvel objet « sans papiers » incarne alors ce qui ne peut pas être reconnu comme un sujet de droit, il nous présente et nous anticipe le destin d’objet non recyclable qui touche, un par un, le plus intime du sujet post-humain contemporain.


* Extrait de l'intervention dans la Conversation du Cercle Uforca sur "Situations subjectives de déprise sociale", Paris 29 juin 2008.
1. Jacques Lacan, “Proposition sur le psychanalyste de l’École”, dans Autres Écrits, du Seuil, Paris 2000, p. 257.
2. Stefan Zweig, El mundo de ayer. Memorias de un europeo. El Acantilado, Barceona 2002, p. 245. (La traduction au français est notre).